Berceuse pour Alain


Je passe une main sous ma chemise de nuit

sur ma poitrine malade

elle retrace cette peau de lézard

ces étranges bosses et creux

comme une sonde

balisant les cratères de la lune.

Elle aime cartographier cette texture nouvelle,

mélange de cuir, de plastique,

de caoutchouc et de corne

où des crêtes se croisent, s’enchevêtrent,

en milliers de racines sous mes doigts.


Dors, mon amour.


Tu disais que que les abeilles

scrutent et mesurent nos visages,

l’odeur de notre peau

le cinéma de nos ondes synaptiques

et nous donnent des noms

selon leur doctrine.

Nathalie la guêpe m’appelle :

« Reine-rugueuse-à-la-fourrure de castor »

ou même « aux-mains-de-lessive »

et m’évite,

mais toi, tu t’appelles :

« Roi-Magnanime-octroyeur-de-joie-goûteuse ».


Elle te suit et t’encercle

ne rêvant que de chatouiller

les poils de tes narines.


Qui sait, peut-être est-ce Nathalie

dans la fenêtre qui fait son tic tac tac

contre la moustiquaire,

ou encore Simone, l'écaille tigrée

(Spilosoma lubricipeda ! )

dans son manteau d’hermine

qui me supplie avec tant d’ardeur

de lui ouvrir la fenêtre de la cuisine.


Dors, mon amour.


Nous dormirons jusqu'aux jardins perdus.

Au retour nous ferons entrer ou sortir

ces esprits aux petites ailes.





 



Montamisé, mardi, 28 août, 2018

Dors, mon amour

La lune est pleine, l’air est doux.


Entends-tu comme le crépitement

de petites mâchoires dans la fenêtre ?

ou est-ce le vent

ou la pluie contre la moustiquaire,

ou juste de petites mandibules,

qui mordent et mâchent la bordure

de la fenêtre ?


Dors, mon amour


Entends-tu leurs fines jambes poilues,

minuscule tic tac tac en marchant,

les invisibles dents

qui broient les grains de sable dans les parpaings ?

Je les entends toutes les nuits.


Dors, mon amour.

Ce n’est que le crépitement

de petites mâchoires à l’œuvre

pour digérer la maison

molécule par molécule.


Dors mon mari.


N’écoute pas la chouette-effraie

qui déchire des cercles dans la nuit

avec son grincement de sorcière métallique.

N’écoute ni le frémissement des feuilles

ni le tumulte des poires qui lâchent

et tombent lourdement contre la terre

un, deux, trois corps sourds

Peut-être sont-elles véreuses ?

ou c’était juste leur heure.


Une voiture arrive à l’ouest.

chassant de pâles lueurs le long du mur

avec le crissement de ses pneus …


Qui n’implore pas secrètement la nuit

de nous ramener comme Marcel

aux lits d’autrefois,

à la maison des grands-parents, leurs lilas,

leur chêne aux racines irréfutables

soulevant et brisant les pavés du chemin,

les daims au jardin sous la fenêtre

cherchant les pommes sous la neige

et la route départementale au loin,

bruissant de pneus bavards par temps de pluie ?