Les Autochtones


Me voici à table, ce n’est pas n’importe quelle table ! C’est celle que nous avions achetée, avec l’argent de maman pour le jardin avec un parasol !  Ici on entend tous les roucoulements et cocoricos. Ici on sent l’iris qui naît après tant de mois d’attente ! et on admire les trois coquelicots qui daignent nous faire la grâce de leur présence, après la magnificence incendiaire de nos tulipes.


Les coquelicots ... ce sont les gens d’ici ! et non pas des touffes d’herbes ... pourquoi ne voulais-je pas les arracher ?  Arracher quoi ? et si c’étaient des fraises ? Maintenant je le sais, grâce à deux petits herbiers : les «radis-laitues-mâche-tomates-courgettes» que je n’ai pas eu le coeur d’arracher, c’étaient des coquelicots, des héliotropes, des mourons rouges, des chélidoines, des véroniques, des liserons, des géraniums sauvages, de la bourrache ...


Je me sens toute humble et petite devant ces choses de la terre qui étaient là avant moi, avant nous, avant que nous ayons eu l’idée de faire pousser des fleurs d’ailleurs, trop belles et fragiles, comme des princesses d’outremer.   En vérité, elles étaient là avant que ne viennent les Romains, avec leur goût de l’ordre, et leurs inventions pour amener l’eau de loin, et les clôtures, les engrais, les bineurs, et tuteurs ; avant le fin, le rare, et l’exotique... avant les marrons glacés à l’opéra, ou les piscines chauffées, la clim au gymnase, et les trains à 350 km à l’heure; avant les publicités pour parfum en noir et blanc, hormis la fiole cristalline, et les lèvres roses d’une nue dans sa fourrure de zèbre ; avant les braques de Weimar en turban posant, désinvoltes, devant l’ouragan paparazzi dans un vestibule marbré ; avant les crèches en plastique clignotant de toutes les couleurs sur un lit de mousse, (piles non incluses); avant DSK et tout le tralala, avant nous, avant les Francs, avant les barbares, les Turcs, et les Sarrasins, avant les gallo-romains dont les épaves de toits en tuiles resurgissent encore comme des poissons rouges dans la terre qu’on retourne ...


.. avant tout cela ... il y eut «les gens d’ici», ces «sales herbes».  Elles se débrouillent toutes seules pour trouver de l’eau par temps de sécheresse, pour s’abriter contre le froid, répandre leur semence ... Elles sont naines, elles sont discrètes, elles disséminent des tracts revêches par leur réseaux secrets. 


Ce sont les «gens d’ici» ... La chélidoine est une fée aux grands yeux, à la robe jaune-orange.  Elle sort de sa fleur la nuit pour nous regarder rêver d’elle. Le mouron rouge n’a cure de nous, s’installe contre les bordures de nos massifs, choisissant, comme un peintre, le coin lumineux pour mélanger ses couleurs, rouge brique estompé.  L’héliotrope à côté est six fois plus expansif : il déploie ses chenilles de fleurs blanches comme des fourrures de dernière mode, mais il écoute avec sympathie les petits mourons, ces nains.


Les potentilles sont plus sauvages.  Elles restent en colonies. Elles enfoncent leurs racines, dix fois plus grandes qu’elles, pour faire une dense forêt souterraine. Levant des drapeaux jaunes au-dessus de leurs feuilles ouvertes comme des mains à cinq doigts, elles paraissent si dociles, mais essaye donc de les détrôner ! Elles ne mordent pas, elles t’auront à l’usure.


Mais ce sont les coquelicots qui règnent, suprêmes. Ils ont l’air de salades jusqu’au jour où leur rouge s’éclate. Toute la pelouse est morte autour d’eux. Tout ce que nous avions semé avec tant de soin brunit, s'aplatit, croustille sous nos pieds. C’est la grande sécheresse, mais les coquelicots planent, rouge insolent, en ricanant, la langue tirée.


Voilà pour nos poltronnes d’herbes folles !


Mais l’année prochaine, nous les inviterons. Foin de ces frêles beautés, trop bien nées pour chercher leur propre eau ! Nos autochtones feront la fête en toute liberté, et attireront les papillons.




Montamisé, 28 mai, 2011