Reine d’un jour


Ce sont des jours idylliques. Les moindres partages en témoignent  :  nos coquelicots, nos coquilles d’escargots vidées par nos merles ... notre merle à la patte cassée et la queue trop courte, notre bain pour oiseaux fait d’un plat à tartes et d’un trou creusé dans la boue (notre boue) ; même nos maladies, notre lecture de Dumas, nos découvertes botaniques, notre meuglement de vaches à la lune ...


Hier on s’est promené autour du champ en friche face à la maison. Le propriétaire avait tondu un chemin tout autour.  Pas facile : on marchait sur des dards de paille coupée qui aurait pu éventrer nos pieds, mes chaussures ne voulaient pas rester au bout de mes pieds, et Alain s’efforçait de ne pas sentir son mal d’estomac.  Il m’a demandé pourquoi je tenais mes cheveux écartés avec mes mains. 

« Parce qu’ils m’empêchent de voir et ça m’agace».

Il m’a donc arraché quelques brins d’avoine sauvage ...  

 «C’est quoi ?»

 «Comment savoir, ce sont des graminées, il y en a des milliers de différentes» et il s’en est servi pour attacher mes cheveux. «Voici comment on attachait des bottes de paille autrefois ». 


Plus loin, les vaches dans le champs à côté se mirent à nous suivre.  Elles étaient blanches comme des nuages.  Loin d’être sauvages et peureuses comme un précédent troupeau, elles nous regardaient, avec un espoir, peut-être, de cadeaux, ou d’un changement de champ, ou par simple curiosité.

(« Une Américaine ! Une Américaine ! »).

Le gros taureau noir au dos blanc nous regarda d’un œil menaçant.  

«Quel gros buffle» dit Alain, «quelle drôle d’espèce.» 

Les petits barbelés paraissaient une protection bien dérisoire, contre ce colosse piaffant.


Encore plus loin, dans un autre champ, un troupeau entier de vaches couleur café s’est avancé vers nous, épaule contre épaule, en rangée, comme un régiment. 

«Alors, ça c’est très impressionnant», dit Alain, «Veux-tu me voir faire peur à un troupeau de vaches à moi tout seul ?»

Il s’avance au plus près des fils barbelés, et se tient très droit et fort. Le régiment continue de s’avancer, puis s’arrête à une distance d’à peu près huit mètres, pour ne plus bouger.  C’était une file d’Indiens étalée au sommet d’une falaise, et le Lonesome Cowboy en bas, suicidaire, qui demande à parler au chef.

«Qui osera avancer le premier ?»

Personne ne répond.

«Ah ! C’est ça votre distance de sécurité !» (C’est de la «proxémique», dit-il, science qui étudie la distance qu’il faut maintenir entre hommes ou bêtes, et au delà de laquelle survient l’agressivité ou la fuite).

Personne ne répond.


Plus loin, mes cheveux se sont déliés.  Alain m’a préparé une nouvelle arrachée de graminées plus souples.  « Cela tiendra mieux, elles sont vertes » et il m’a fait une très belle coiffure en doublant mes cheveux, et les attachant dans la liasse de graminées.  C’était comme une couronne d’or et de pierres précieuses sur ma tête ! 


Montamisé, 31 mai 2011