Suaire de paroles



J’avoue à Alain, (en mâchant du jambon avec du pain trop sucré, accompagné d’un petit bourgogne dans notre magnifique jardin), que la pulsion qui m’amène à m’immerger dans les textes médiévaux serait plutôt archéologique; ce qui l’étonne, lui, dont l’optique restera toujours littéraire; tellement on est différent, tout en aimant les mêmes choses.


J’avoue être fascinée, tout en admettant que cela n’a rien de rationnel, par le texte en tant que vestige, par ce voyageur devenu magique du fait de son passage d’un monde à l’autre.  Je n’ai pas besoin d’expliquer que l’autre monde n’est pas (ou n’est pas seulement) le monde des esprits qui rôdent dans les ténèbres posant pièges et périls, mais plutôt, tout simplement, le monde qui fut, et qui n’est plus, devenu «autre»  parce que disparu. Remarque, tu me diras, c’est la même chose - c’est le lieu des morts, de feu les vivants et leurs toiles d’araignées.


Oui, non, j’avoue que pour moi la fascination du texte est justement son statut de relique. Est-ce vraiment moins littéraire ? Le texte est un suaire de Turin. Nous posons nos mots sur les choses du monde réel ou rêvé. On en pose tellement qu’elles tissent un filet, et ce tissu de paroles épouse les contours du modèle, s’imprègne de ses odeurs, pigments, sécrétions et émanations. Puis le modèle disparaît ; ne reste que le filet qui se dessèche et s'aplatit, s’effiloche et s'émiette.  Il se noie en poussière, tapisse des murs, semelle des chaussures, protège des fonds de tiroirs, s’envole en fumée.  Ensuite les seuls lambeaux à survivre au voyage seront soumis sans défense aux lecteurs sans scrupules. On y épluchera des secrets albigeois, des mythes celtes, des complots d’Illuminati, comme dans les arcanes du tarot, on y verra tout ce qu’on veut !  On fait des continuations, des séries télé des jeux de rôle, des jeux vidéos.


Le suaire est taché de chair ... On agite un échantillon dans une fiole d’eau de rose, le déverse sur une plaque de verre, et nous découvrons sous le microscope : le dernier repas de la victime, l’état de ses dents, la composition de son potager.   Un jour peut-être on puisera dans l’ADN du texte, et tout l’univers de Chrétien de Troyes se dévoilera à nos pieds, en 3D, avec ses plaisirs et ses dangers. Les moustiques piqueront, l’eau mouillera ; et les lèvres charnues et moites de la reine seront fraîches, et sa langue tournera, o combien électrifiante dans ta bouche.


Voici le moteur fantaisiste, qui motive ma curiosité !


Et ce rêve de reconstruction, je le vois comme corollaire, ou plutôt l’inverse d’un rêve autrefois de création. J’ai défini autrefois un projet inspiré de l’Histoire d’O, projet de roman érotique, que j’ai voulu «hyper-réel»

. Il m’a semblé que pour fixer le réel au niveau d’intensité nécessaire à l’érotisme, suffiraient quelques détails saillants, et avant tout métonymiques, comme des ongles diamantés, autour d’un poignet, qui ancreraient le réel comme on ancre une tente par ses quatre piquets ; on l’attacherait sur la page, comme on attache une femme aux quatre poteaux d’un lit. Il m’a semblé d’ailleurs, que le travail de créateur éveille des pulsions sadiques. Le créateur, en pouvoir absolu, dispose de ses créatures comme il veut ... Sauf évidemment quand la pierre se décide ours, et vous l’avez voulu cygne

; ou quand les traits dessinés de la «petite blonde»  malgré 23 tours de gomme, rien à y faire, s’imposent indiens; et quand l’héroïne du roman se met inopportunément à aimer le frère du héros que vous lui avez destiné.  Qu’importe, on n’est pas dictateur dans ce monde ni dans l’autre sans quelques douloureuses ratures ...


Sadique créatrice, je piégerais non seulement les personnages, mais aussi le lecteur, trop innocent pour jamais imaginer que par la seule lecture, il puisse être, déshabillé, ni ligoté, ni bâillonné, ni fouetté, ni ... Le crime parfait. Tu le vois expliquer devant le juge ? : «on m’a violé, mais ... ce n’était qu’un roman.»


Je pense que l'écrivain travaille, tout comme l’acteur, à faire vivre un monde à partir de fantasmes, de sensations, de visualisations, de rêves, qui vivent en lui et en lui seulement ! et qu’il transmettra par son long travail de sculpteur, sortant la vie d’un bloc de pierre, de la page blanche, de la scène vide, la toile nue.


Savoir à partir de paroles antiques, redonner aux rivières leurs gargouillis, aux poissons leurs furtives étincelles .... faire que les symboles en langue archaïque soient revêtus de leur chair; voici ce que fut aussi le travail, mon travail, en tant que chanteuse : souffler, faire respirer les tâches d’encre.


Lundi 9 juillet, 2012